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Florent Latrive
Du Bon usage de la piraterie

Culture libre, sciences ouvertes

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Épilogue
Vers la gratuité

Une paire de chaussures Air Pegasus coûte 16 dollars à produire à la firme américaine Nike. C'est le prix de la matière première, de l'usine et de la main d'oeuvre, le tout sous-traité en Asie du Sud-Est, à faible salaire horaire. La même paire sera vendue 32 dollars aux distributeurs chargés de l'écouler en Europe et aux États-Unis, une fois ajoutés la publicité, les dépenses de recherche et développement, les études marketing, les frais de gestion, etc. « Une Nike coûte aussi cher à produire comme objet social que comme objet physique », résume l'économiste Daniel Cohen [1]. La valeur des produits se situe de plus en plus dans l'innovation, le marketing, la symbolique ou la créativité, et de moins en moins dans la fabrication. Partout, l'immatériel plus que le matériel explique de façon croissante le prix des marchandises. Un CD ? Sa duplication revient à quelques dizaines de centimes d'euro pour un prix affiché en magasin entre 15 et 20 euros. Un médicament ? Des dizaines ou des centaines de millions sont engloutis en recherche et développement avant d'en produire la première boîte.

Le capitalisme moderne s'est rué sur une nouvelle frontière : la captation de l'intangible, l'appropriation de l'impalpable. De mécanisme destiné à la protection des auteurs et inventeurs, la propriété intellectuelle s'est mué en outil à extraire toujours plus de plus-value incorporelle.

Il ne faut pas chercher plus loin la marchandisation. Les brevets sur le vivant transforment la vie en objet d'échange commercial, l'allongement des droits d'auteur [2] confie à des entreprises une part croissante du patrimoine culturel et l'attribution de titres de propriété sur les résultats de la recherche scientifique substitue des péages à l'accès libre. Toujours plus de barrières payantes : c'est l'échange, la coopération et la gratuité qui sont visés, ces espaces non-rentables et non quantifiables qui sont désormais mis en coupe réglée.

Il y aurait de quoi s'inquiéter si ce phénomène massif ne suscitait en retour une extension toujours plus grande de la gratuité et de la coopération, facilitée par les progrès technologiques. À la marchandisation de la musique – ultra-concentration des catalogues détenus par quatre majors multinationales et marketing omniprésent –, répond le peer-to-peer et la mise en partage de leurs discothèques par les internautes. À la mise en boîte des logiciels made in Microsoft répond le succès des logiciels libres. À la constitution de giga bases de données – couvertes par la propriété intellectuelle –, s'oppose la mise à disposition libre sur le web. Au matraquage publicitaire pour imposer les marques, les faux sacs Vuitton et la contrefaçon généralisée…

C'est à dessein que l'on mêle ici la gratuité subie et la gratuité voulue – celle imposée à son corps défendant à certains créateurs (la piraterie, donc) à celle revendiquée par d'autres. Elles forment toutes deux une riposte sociale à la privatisation de la culture et de la connaissance. Et sont honnies de la même façon par les entreprises : l'industrie du disque combat le peer-to-peer comme Microsoft combat Linux, par haine du non-marchand. Et sous l'étendard de la « concurrence déloyale », comme si ce terme pouvait s'appliquer à la gratuité : la concurrence est le seul domaine de la marchandise. Mortifère, elle pousse à la redondance des efforts, à la débauche marketing et à la guérilla commerciale. Le gratuit, lui, mise sur la coopération, la libre circulation et l'échange. Il n'y a pas de « concurrence », mais deux univers hybridés aux règles différentes : marchand /non marchand, payant/gratuit, concurrence/coopération.

À force de fétichisme comptable, le sens du mot « gratuit » a été perdu. On ne parle pas ici de la fausse gratuité, celle des journaux truffés de pub ou de la télé commerciale : la gratuité pour le lecteur ou le spectateur n'y est qu'illusion et c'est l'attention du public que ces médias transforment en marchandise, comme l'a rappelé Patrick Le Lay, le PDG de TF1 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible [3] ». La gratuité réelle est celle du don, celle de la solidarité et de l'entraide, celle du libre échange intellectuel et des idées. C'est la victoire de la valeur d'usage sur la valeur d'échange : « Quand un bien est gratuit, on est renvoyé à soi-même, à sa capacité à en jouir », dit le philosophe Jean-Louis Sagot-Duvauroux [4]. La gratuité est parfois construite socialement, avec un financement socialisé. La Sécurité sociale ou l'école « gratuite, laïque et obligatoire » sont issues d'un remplacement politique du marché par l'accès pour tous. La gratuité des savoirs scientifiques n'implique pas le dénuement des chercheurs, tout comme la copie privée est associée à un mécanisme de rémunération pour les auteurs.

Les représentations idéologiques dominantes ont fini par nous faire perdre de vue l'évidence : les sociétés modernes sont droguées à la gratuité et l'extension de celle-ci est un marqueur de civilisation. « Le progrès, le savoir, la culture, les inventions, l'art, la civilisation, sont la part gratuite de l'humanité. C'est parce que l'humanité réagit gratuitement aux destructions marchandes qu'elle progresse. C'est parce qu'elle invente la prophylaxie après la peste de 1720 à Marseille, parce qu'elle nettoie les plages polluées après le naufrage de l'Erika », écrit l'économiste et chroniqueur Bernard Maris [5]. Il n'y a pas de société sans gratuité, il n'y a pas même de capitalisme sans gratuité, pas de commerce sans infrastructures publiques, sans lumière abondante, ni dévouement et don. Il n'y a pas non plus de création sans gratuité : aucune invention, aucune oeuvre ne peut naître sans le terreau fertile du patrimoine culturel de l'humanité.

Pour cette raison, étendre sans limites l'appropriation privée de l'immatériel est voué à l'échec : cette offensive se soldera soit par la dissolution complète du lien social et la stérilité économique généralisée, soit par des conflits toujours plus virulents entre les auto-proclamés propriétaires intellectuels et la gratuité anarchique. L'obstination absurde de l'industrie musicale face au développement de la copie numérique annonce bien les batailles à venir : criminalisation des usages individuels, affrontements stériles entre le public et les ayants droit, incertitude juridique et sociale pour tous. C'est donc l'extension politique de la gratuité qu'il faut viser, la réaffirmation du primat de l'échange social sur le commerce et l'organisation civilisée du non-marchand. L'objectif historique de la propriété intellectuelle est justement de tracer la frontière, mouvante, entre la marchandise et la gratuité. C'est ce sens-là qu'il convient de lui redonner aujourd'hui.

1. « Une économie grise sans besoin de matière grise », Florent Latrive, Libération, 9 mars 2004. Voir aussi Daniel Cohen, La Mondialisation et ses ennemis, Grasset, Paris, 2004.

2. Plus exactement, l'allongement des droits voisins, ceux attribués aux producteurs.

3. Patrick Le Lay in Les dirigeants face au changement, les Éditions Huitième Jour, Paris, 2004.

4. Jean-Louis Sagot-Duvauroux, « La gratuité est un saut de civilisation », Périphéries, www.peripheries.net/g-sagot1.htm. Voir aussi, du même auteur, Pour la gratuité, Desclée de Brouwer, Paris, 1995. Disponible en ligne (gratuitement) sur Périphéries.

5. Bernard Maris, Antimanuel d'économie, Éditions Bréal, octobre 2003, p. 329.